Au moment d’écrire ces lignes la crise sanitaire provoquée par Covid-19 montre des premiers, timides signes d’apaisement, du moins dans les pays occidentaux. Les mesures drastiques prises pour aplatir la courbe des nouvelles infections semblent produire l’effet escompté. Nous nous dirigeons prudemment vers un déconfinement dont les contours restent néanmoins à définir. Cependant, ailleurs qu’à l’Ouest, et particulièrement dans les pays du Sud, des pays où les systèmes de santé publique sont sous-développés ou fragilisés par des conflits, rien ne semble pouvoir endiguer la propagation du virus.
Il pourrait y avoir quelque chose d’indécent à se projeter dans l’après-crise alors que le personnel de santé est sur le front pour sauver des dizaines de milliers de vies, que des millions de personnes perdent leur emploi, que l’ampleur de la crise à l’échelle mondiale n’est pas connue. Pourtant, certaines idées par rapport au monde post-crise se dessinent déjà clairement, comme des appels qui résonnent si fort que, ne pas leur prêter attention, équivaudrait à une négligence. Et étant donné que le projet acidu s’insère dans la logique de la résilience et de la capacité d’agir, il nous apparait opportun d’éclairer ici certains enseignements que la crise actuelle pourrait nous apporter.
Ce qui est évident dans l’état actuel des choses, c’est qu’il y aura un “retour à la normale”. Mais il semble tout aussi évident qu’il s’agira d’une autre normalité que celle que nous connaissions avant Covid-19. En effet, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’ensemble des personnes vivant sur la planète à un moment donné est confronté à un même danger immédiat, en même temps. La réalisation que nous sommes bien tous dans le même bâteau n’a jamais été aussi irréfutable. Covid-19 nous fait prendre conscience que nos destins, et pas seulement nos économies, sont inextricablement liés. Et alors que l’interdépendance économique a plutôt favorisé le chacun pour soi au niveau de l’individu, ce virus fait réveiller des solidarités qu’on croyait ensevelies pour de bon. L’enjeu sera de transformer la prise de conscience du moment en une action collective, coordonnée, durable et transparente. Le retour en force des notions d’intérêt général et de bien commun devra être pérennisé de manière à ce que ces idées infusent l’ensemble des démarches des acteurs publics et privés. Ce n’est qu’à cette condition que nos sociétés développeront cette résilience qui leur permettra de surmonter les traumatismes induits par la crise actuelle, et surtout, d’appréhender des crises futures.
La crise transforme les rapports entre l’individu et le collectif. Elle modifie aussi notre rapport au savoir, à ce qu’on sait ou croit savoir. D’un côté, cela fait longtemps que la confiance accordée à la communauté scientifique et à la science tout court, n’a été aussi forte qu’au cours de ces dernières semaines, avec, en bénéfice collatéral, la démystification du discours populiste qui semblait gagner inexorablement du terrain. De l’autre côté, l’incertitude, voire la controverse, qui en ce moment caractérise le débat scientifique sur une multitude d’aspects en relation avec le virus et qui se prolonge aussi sur les conséquences de la pandémie, qu’elles soient sociales ou économiques, fait que nous vivons en live l’ébranlement de bon nombre d’idées que nous croyions être des certitudes et dont on nous avait inculqué l’indispensable nécessité civilisatoire. Nous faisons l’expérience à très grande échelle de la nécessité de devoir « agir dans le savoir explicite de notre non-savoir » (Jürgen Habermas). Cette expérience laissera sûrement des marques et ouvrira la possibilité de créer de nouveaux espaces de débat où ouverture d’esprit, croisement des regards et goût de l’innovation se joignent pour imaginer collectivement des futurs souhaitables.
La sortie par le haut est possible, elle est nécessaire, osons-la !
photo credit: Philippe Bourhis/Pont Adolphe
The greatest danger in times of turbulence is not the turbulence – it is to act with yesterday’s logic.
If we could change ourselves, the tendencies in the world would also change. As a man changes his own nature, so does the attitude of the world change towards him.